Arrivé du Maroc avec ses parents à l’âge de 10 ans, Younes, né en 1992 à Rabat, est brusquement projeté dans un pays dont il ignore tout, à commencer par la langue. Aujourd’hui à la tête du Groupe El Moustir, une agence immobilière affiliée à RE/MAX, située en plein cœur du Village à Montréal, il témoigne de son parcours avec le large sourire d’un homme à l’écoute, posé et assuré.
« Mes parents, explique-t-il, c’est une histoire assez classique d’immigration pour des raisons économiques. Nous sommes arrivés à Montréal en 2002, mes parents, mes deux jeunes sœurs et moi. Plus précisément dans l’arrondissement de Saint-Laurent, haut lieu de l’immigration maghrébine. Nous n’étions pas riches, mais nos parents ont toujours veillé à nous offrir une éducation solide. »
Younes manie aujourd’hui la langue française avec une grande précision, et chaque mot est choisi avec soin.
Titulaire de son diplôme de courtier immobilier, il dirige son agence entouré de trois collaborateurs. « J’ai volontairement décidé de ne pas faire grossir l’agence, précise-t-il. J’ai déjà travaillé avec une équipe plus large, mais je tiens avant tout à offrir un service hors pair à ma clientèle. La qualité prime sur l’expansion financière. Nous accompagnons nos clients sans pression, sans précipitation, et non dans l’optique de conclure des transactions rapides. »
Il estime avoir accompagné près d’un millier de clients au fil de sa carrière. « J’aime profondément le contact humain. Je suis à mon meilleur dans l’échange. En me concentrant sur un secteur précis — le Village — j’ai fait le choix de privilégier la relation client plutôt que la gestion d’une grande équipe. »
Avant d’en arriver là, le parcours n’a pas été linéaire. À son arrivée à l’école, Younes se retrouve complètement désorienté, incapable de comprendre la langue d’enseignement. Son passage par une classe d’accueil change la donne et lui permet d’intégrer le cursus régulier. Passionné de sport, il se montre peu intéressé par certaines matières, à l’exception de l’histoire et de la géographie.
C’est au cégep Montmorency, à Laval, qu’il s’oriente vers un programme en arts et lettres, avant de s’inscrire à l’UQAM en animation et recherche culturelles, où il obtient un certificat. « J’ai rapidement mis fin à mes études, confie-t-il, même si, dès le cégep, je m’étais véritablement plongé dans la vie québécoise. »
Dès l’adolescence, Younes connaît son orientation sexuelle, qu’il lui est alors impensable de révéler à sa famille, issue d’un milieu conservateur. Il traverse une période difficile avant de parvenir à s’accepter pleinement. Ses premiers pas vers cette réalité se font au cégep, puis à l’université. « J’ai quitté le domicile familial à 21 ans pour m’installer dans Hochelaga, » raconte-t-il. Une immersion totale au cœur du Montréal francophone.
Sa curiosité intellectuelle — qualité sur laquelle il insiste beaucoup — s’est développée très tôt, notamment grâce à ses visites à la bibliothèque municipale et à son intérêt marqué pour l’histoire, la géographie, la sociologie et même la psychologie. C’est ainsi qu’il découvre et s’approprie la culture québécoise. Au fil de notre échange, il est parfois difficile de croire qu’il n’est pas Québécois de naissance.
« Ma philosophie, poursuit-il, c’est que chaque NON me rapproche d’un OUI. » Cette conviction se traduit par une forte implication communautaire, un réseautage soutenu et un service à la clientèle irréprochable. Younes a d’ailleurs été désigné courtier numéro un chez RE/MAX, catégorie moins de 30 ans, pour l’ensemble du Québec, et figure régulièrement dans le Top 20.
Sur le plan professionnel, les principaux obstacles ont été le manque de ressources financières au démarrage — impliquant d’importants sacrifices personnels — ainsi que la gestion du temps. Il a également été confronté à une discrimination diffuse et systémique, mêlant racisme et homophobie, sans jamais toutefois être frontale.
« Si tu veux réussir, ajoute-t-il, il faut aussi accepter de savoir sortir les poubelles. » Une métaphore limpide : accepter les tâches ingrates, les détours, les petits boulots, et se méfier des promesses d’argent facile.
Sans avoir jamais fait de coming out officiel, Younes ne cache pas son orientation sexuelle et partage sa vie avec son conjoint depuis plusieurs années. Depuis ses débuts au Québec, il sait où il va, se tient à distance des extrêmes et se déclare aujourd’hui globalement heureux.
Younes El Moustir n’a qu’un seul maître : lui-même.