« Quand je regarde en arrière, raconte-t-elle, je me dis qu’il y avait quelque chose en moi qui constatait ma déchéance, et que cette même lucidité a fini par me donner l’élan nécessaire pour m’en sortir. » En la voyant aujourd’hui, il est effectivement difficile d’imaginer à quel point elle est revenue de loin.
Naomi naît en 1994, à Chicoutimi, dans une famille dont les parents sont très engagés socialement et professionnellement dans le milieu de la santé régionale. Souvent absents en raison de leur travail, ils n’en demeurent pas moins aimants. « Une nounou s’occupait de mon frère cadet et de moi. Nous étions une famille différente de celles de mes amis, mais une famille quand même. »
Très tôt, Naomi s’intéresse aux arts. Dès le secondaire, elle est inscrite à un programme arts-études jusqu’en secondaire 4, puis intègre en secondaire 5 un programme ski-golf. « J’ai fait mon coming out relativement jeune, à 16 ans. Je savais que j’étais différente et attirée par les filles. Pour mon père, ça a été difficile à comprendre, même s’il s’y attendait, mes relations avec les garçons étant très instables. De plus, j’étais féminine, ce qui ne correspondait pas aux stéréotypes associés aux lesbiennes. Il lui arrive encore aujourd’hui, même après huit ans de relation stable, de faire des commentaires laissant entendre que je pourrais changer. Ma mère, en revanche, m’a toujours soutenue. »
Une fois son secondaire terminé, Naomi entreprend un DEC en Gestion et commerce au cégep de Jonquière, qu’elle abandonne après deux ans pour suivre sa conjointe de l’époque à Québec. Elle y complète une AEC en gestion d’événements et de congrès au Collège Mérici, puis un certificat en communication à l’Université Laval.
Son séjour à Québec s’assombrit toutefois lorsqu’elle développe de graves problèmes de santé liés à la glande thyroïde : perte de poids importante, absence d’appétit, épuisement. Le diagnostic tombe : une hyperthyroïdie de type maladie de Graves, une affection rare à cet âge. Elle apprend que la maladie peut être héréditaire, un de ses grands-pères en ayant souffert. « Tout s’accélérait dans mon corps, comme si mon métabolisme et ma vie s’emballaient en même temps. »
Elle doit subir une ablation de la glande thyroïde et commencer une médication à vie. Sur l’insistance de ses parents, elle revient au Saguenay pour se soigner. « Ce retour a entraîné la rupture avec ma conjointe et une forme de dissociation entre mon intellect et mon corps. » Pour fuir le quotidien, Naomi commence à boire — jusqu’à deux litres de vin par jour — et à fréquenter des personnes de mauvaise influence.
« De petits boulots en petits boulots, confie-t-elle, j’ai été en arrêt de maladie pendant près de trois ans. J’ai touché le fond. Je ne savais plus qui j’étais. » Son père finit par lui couper les vivres. Avec sa mère, ils lui posent un ultimatum clair : se reprendre en main ou rompre les liens.
Ce sera l’électrochoc salvateur. Sa nouvelle conjointe, elle aussi, la place devant ce choix décisif. Naomi demande de l’aide au CRD et entre à l’hôpital de Jonquière, valises en main. Après une semaine de sevrage et d’accompagnement, elle passe trois semaines dans un centre fermé pour un sevrage complet. À sa sortie, elle ne boira plus une seule goutte d’alcool — et cela fait maintenant six ans.
« Mes parents et ma conjointe ont été mon salut, dit-elle. Ils m’ont accompagnée avec un amour indéfectible. Mais surtout, il y a eu la volonté. La volonté profonde de m’en sortir. »
Reconstruite, Naomi retourne aux études et complète un DEC en Gestion et commerce au cégep, diplôme qu’elle obtient en 2023. Entre-temps, sa mère reprend la boutique Twist Créations Métiers d’art, bien connue dans la région pour la qualité de ses objets et vêtements, tous créés localement par des artistes et artisans. Le départ précipité d’une employée clé permet à Naomi d’y effectuer son stage.
« Nous avons réalisé que nous travaillions merveilleusement bien ensemble, explique-t-elle. C’est à ce moment que ma mère m’a proposé de devenir associée. » Twist Créations se spécialise dans la vente de produits québécois et canadiens, en mettant l’accent autant sur la qualité des objets que sur le parcours de leurs créateurs. « Ce n’est pas un hasard si notre slogan est : On vend du bonheur avec le cœur. »
En préparation de la relève, Naomi occupe aujourd’hui plusieurs fonctions au sein de l’entreprise, de l’approvisionnement à la gestion, de la promotion à la visibilité dans le milieu des affaires. Elle porte le titre de directrice des opérations et de l’approvisionnement.
« Je suis très active dans la communauté d’affaires régionale et dans le milieu communautaire. Je visite régulièrement les artisans dans leurs ateliers, ce qui me donne une bonne notoriété. Nous travaillons actuellement avec plus de 150 artisans, proposons entre 20 000 et 25 000 objets, et notre espace de vente couvre près de 2 000 pieds carrés au centre-ville de Chicoutimi. »
Concernant l’homophobie, Naomi affirme avoir su, avec le temps, imposer naturellement sa conjointe lors des événements publics et sociaux. « Il m’est arrivé, à de rares occasions, de devoir recadrer un client sur ma situation personnelle, mais je n’ai jamais subi de rejet ouvert dans mon milieu professionnel. »
Aujourd’hui, Naomi regarde l’avenir avec fierté et sérénité.
« J’ai connu l’enfer, conclut-elle, mais je vis maintenant dans la lumière. »