Biographies inspirantes

JULES LESSARD, LE GRAND JULES

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Il impressionne d’abord par sa taille — probablement deux mètres — mais, au-delà de cette stature, Jules Lessard entraîne surtout ceux qu’il rencontre dans un univers de la peinture bien éloigné de celui des musées. Il se définirait volontiers comme un « spécialiste de l’aménagement visuel par le jeu des couleurs » et, grâce à cette manière singulière d’exprimer ses qualités artistiques, il a su devenir un entrepreneur accompli.

« Ma mère a quitté son Abitibi natale pour s’installer à Rosemont, à Montréal, où je suis né en 1987, raconte Jules. Malheureusement, mon père est décédé deux mois avant ma naissance et je suis resté enfant unique. » Il évoque ce père qu’il n’a pas connu avec un léger trémolo dans la voix : un « touche-à-tout », animé par une vocation artistique qu’il exprimait dans les bars et les salles du Plateau-Mont-Royal. Cette bohème qu’il associe à son père semble avoir déteint sur lui, même si, chez Jules, elle se manifeste sous une forme plus structurée, presque élégante.

« J’ai grandi dans une ambiance mêlant traditions abitibiennes et influences montréalaises, avec une mère hyperactive et aimante. » Longtemps agente de voyage, indépendante et curieuse du monde, sa mère a beaucoup voyagé et donné à son fils l’exemple d’une femme déterminée à vivre hors des cadres traditionnels.

Jules effectue ses études secondaires à l’Académie Roberval, une petite école de Villeray. Il poursuit ensuite au cégep de Saint-Laurent en langues modernes — il parle notamment l’allemand — avant de passer environ quatre années à l’Université de Montréal, sans toutefois obtenir de diplôme. Il entreprend deux années de baccalauréat en enseignement du français au secondaire, mais, déçu par le système après son deuxième stage, il met fin à ce parcours. Il complète également deux années d’études en langues, accumulant crédits et expériences sans jamais s’enfermer dans un itinéraire académique linéaire.

Montréal occupe une place centrale dans sa vie : il se dit privilégié d’y habiter et considère la société montréalaise contemporaine comme particulièrement ouverte. Sur le plan identitaire, Jules raconte avoir compris vers l’âge de vingt ans qu’il ne correspondait pas à la norme hétérosexuelle traditionnelle. Il s’est d’abord identifié comme homme gay, puis a progressivement remis en question les catégories et les étiquettes. Pour lui, la difficulté majeure n’a pas été le « coming out » auprès des autres, mais bien l’acceptation de soi. Son parcours témoigne d’une réflexion profonde sur la fluidité de l’identité et l’évolution des représentations sociales.

Sa famille illustre d’ailleurs une tension entre conservatisme et ouverture : certains proches demeurés en Abitibi sont plus traditionnels, tandis que sa grand-mère, par exemple, se distinguait par un esprit très libre, prenant à l’époque des décisions audacieuses, comme le rejet de l’autorité du curé. L’influence maternelle demeure l’un des fils conducteurs de sa vie et de son rapport au monde.

À 17 ans, Jules part vivre quelque temps en Allemagne. À son retour, il reprend des études en langue allemande, mais aussi en cinéma. Puis survient la pandémie, qui provoque chez lui un rejet total de l’enseignement en ligne. Il perd également son emploi de guide touristique à Montréal. C’est alors que son meilleur ami, peintre en bâtiment, lui propose de travailler avec lui.
« Nous avons lancé notre première entreprise, mais la première année a été difficile, surtout parce que je devais apprendre sur le tas la gestion et la vente. Un compétiteur nous a finalement rachetés, et je me suis retrouvé employé chez lui. Ce travail a été extrêmement formateur : j’y ai acquis tout le bagage nécessaire pour diriger une entreprise de construction et de peinture. »

De fil en aiguille — et après un essai infructueux dans le domaine de la photographie — Jules fonde en 2022 sa propre entreprise : J. Lessard, peinture. Dans ce milieu, il détonne quelque peu par sa taille et son allure très métrosexuelle. « Je percevais parfois un certain scepticisme chez certains employés, qui se demandaient sans doute ce que je faisais dans ce métier. Mais je n’ai jamais été confronté à une homophobie ouverte. »

L’objectif premier de Jules est d’offrir un travail de grande qualité et d’accompagner ses clients dans leurs choix esthétiques. Il ne se positionne pas sur une concurrence à bas prix, préférant évoluer dans un créneau où la clientèle dispose de moyens supérieurs à la moyenne. L’an dernier, son entreprise a traité une soixantaine de demandes, ce qui est considérable. Le nombre d’employés peut atteindre une vingtaine, selon les projets.

« Mon métier peut paraître primaire, dit Jules, mais il est au contraire très artistique. Je conseille mes clients — majoritairement des clientes — pour des rénovations ou des constructions neuves. En ce moment, par exemple, le papier peint revient en force : il faut un véritable sens artistique pour proposer des choix cohérents et audacieux. »

Jules Lessard se distingue assurément par sa grande taille et ne passe jamais inaperçu dans une assemblée ou dans la rue. Mais au regard de son parcours singulier et de sa réussite dans un univers où on ne l’attendait pas, on pourrait dire qu’il est grand… tout court.

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