Pour en arriver là, Gilles aura parcouru des milliers de kilomètres à travers la planète — des Amériques à l’Afrique — mais rarement pour le simple plaisir. Son itinéraire est celui d’un entrepreneur au parcours étonnant.
« Dès mon enfance et mon adolescence, raconte Gilles, je n’ai jamais arrêté de déménager. Mon père travaillait pour le gouvernement fédéral ; nous sommes passés de Québec au Nouveau-Brunswick, puis de l’Ontario au Lac-Saint-Jean. Ce n’était pas l’idéal pour se faire des amis. J’étais un enfant timide et plutôt solitaire. »
Né à Québec en 1965, il prend conscience de sa différence dès l’âge de 11 ou 12 ans : il est attiré par les garçons. En région, au Québec comme dans les Maritimes, le climat social de l’époque n’encourage guère les coming out. Lorsque sa famille s’installe au Lac-Saint-Jean, il en profite pour aller étudier à Ville de La Baie et quitter le domicile parental. C’est vers l’âge de 17 ans qu’il découvre les clubs gays.
Alors qu’il rêve de s’inscrire en tourisme au cégep, on l’en dissuade fortement : selon certains « experts », le secteur n’aurait pas un grand avenir. Il obtient plutôt un certificat d’opérateur de télécommunications à Ville de La Baie et effectue son stage à l’aéroport de Roberval. Mais pour que sa certification soit reconnue, il devrait la compléter à Cornwall, en Ontario, les aéroports relevant de la juridiction fédérale.
« Je n’avais aucune envie de partir en Ontario, dit-il. J’ai décidé de m’installer à Québec et de trouver du travail. »
Durant cette période, il n’a jamais vraiment eu à faire son coming out auprès de sa famille : un partenaire avec qui il a été en relation quelques mois s’en est chargé, révélant son homosexualité à ses parents. Sa relation avec son père s’en trouve refroidie pendant environ deux ans, avant de s’apaiser avec le temps. Aujourd’hui, les liens sont bons.
Il est embauché comme caissier administratif à la Brasserie Labatt, où il se familiarise avec la comptabilité. Cette expérience lui ouvre les portes de Firestone, deux ans plus tard, à l’entrepôt de Montréal. Désireux d’augmenter ses compétences en gestion, il entreprend un DEC en administration au cégep Marie-Victorin tout en continuant de travailler.
Lorsque Firestone ferme son entrepôt montréalais pour se concentrer à Joliette, Gilles accède à la direction générale d’une entreprise de distribution de matériel pour la réparation de pneus, dont le chiffre d’affaires avoisine les trois millions de dollars. Il la dirige de 1992 à 1994.
« J’ai toujours eu en tête de créer ma propre entreprise, ajoute-t-il. Grâce aux contacts développés dans le domaine du pneu, l’occasion s’est présentée de devenir distributeur exclusif, pour les deux Amériques, d’un produit allemand de balancement de pneus. »
Il fonde alors Wauthy International, une entreprise qui, de 1992 à 1997, l’amène à voyager fréquemment en Amérique latine. Parfaitement bilingue — ayant étudié en Ontario et au Nouveau-Brunswick — il apprend rapidement l’espagnol. Il vit alors en couple, discrètement, par rapport à son milieu professionnel.
En 1997, nouveau virage : il suit une formation pour devenir agent immobilier, tandis que son couple se défait. « La rupture se dessinait depuis déjà une bonne année », précise-t-il. Mais l’appel de l’industrie du pneu est plus fort : en 2000, il devient actionnaire et dirigeant d’une entreprise spécialisée dans la mise en marché de produits italiens destinés à la réparation de pneus pour les équipements miniers. Cette période coïncide aussi avec la rencontre de son conjoint actuel, avec qui il partage sa vie depuis 1998.
Entre 2007 et 2012, il effectue un autre détour professionnel, cette fois comme courtier hypothécaire. « Le courtage peut te permettre de bien vivre, et je ne détestais pas ça », confie-t-il.
Mais on ne se défait pas si facilement de ses premières amours. En 2012, Gilles achète l’entreprise ITRS, basée à Vancouver, qu’il transfère à Terrebonne. Il y poursuit des activités de réparation de pneus et de formation en Amérique du Nord et en Amérique latine. Il bâtit une nouvelle équipe, crée une filiale — Transit ITRS — destinée aux services spécialisés pour les usines d’assemblage, puis acquiert en 2018 Vulcan, une usine torontoise de production d’équipements de vulcanisation. Là encore, il déménage l’entreprise, équipements compris, à Terrebonne.
Trois employés deviennent alors actionnaires, et les entreprises connaissent une belle croissance… jusqu’à la pandémie. « J’ai dû réduire mon personnel de moitié. Les voyages se sont arrêtés et l’international était un pilier essentiel de notre succès. Le chiffre d’affaires a chuté de 50 %. » Il réussit toutefois à rebâtir, retrouvant une situation stable dès 2022.
Cette longue aventure entrepreneuriale prend fin en 2023. Comme un phénix renaissant de ses cendres, Gilles vend ses entreprises à ses collaborateurs et ouvre — enfin ! — l’agence de voyages dont il rêvait depuis toujours. VOYATI est une agence ouverte sur la communauté LGBTQ+, sans être exclusive, et spécialisée dans les voyages sur mesure pour individus et petits groupes.
Parallèlement, Gilles Wauthy s’implique dans la communauté LGBTQ+, notamment comme mentor au sein de la Chambre de commerce. À observer son parcours, ses talents d’entrepreneur ne font aucun doute — et ils ont toujours été intimement liés au voyage. On peut se demander si le fait de ne pas avoir choisi le tourisme au cégep n’a pas, paradoxalement, été le véritable moteur de sa réussite.