Biographies inspirantes

Bao Huy et Jonathan, les atomes crochus et la pharmacie

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Un couple « métissé », québécois-vietnamien, incarne une alliance biculturelle riche; lorsqu’elle s’exprime dans le monde de la pharmacie, elle devient une histoire remarquable. C’est ainsi que s’est construite la relation entre Nguyen The Bao Huy et Jonathan Marquis, deux jeunes hommes qui, d’une rencontre amoureuse, ont bâti une entreprise plus que florissante. Rien n’y était pourtant simple, ni sur le plan culturel ni sur le plan entrepreneurial. Et pourtant, leur histoire est bien ancrée dans le présent — et loin d’être terminée.

Comment un jeune Québécois né en 1989 à Greenfield Park et un jeune Québécois d’origine vietnamienne, né à Saïgon (aujourd’hui Hô-Chi-Minh-Ville) en 1987, ont-ils réussi à « accorder leurs planètes »?

L’histoire commence avec les boat people fuyant le régime communiste au Vietnam. Les parents de Bao Huy échouent d’abord dans leur tentative d’exil, mais grâce à sa grand-mère paternelle, ils obtiennent finalement un visa pour le Canada. Ils arrivent avec deux enfants : Bao Huy, âgé de 10 ans, et sa sœur cadette de 4 ans. C’est l’installation à Montréal, dans le quartier Côte-des-Neiges, d’une famille déracinée, mais heureuse.

« Je me souviens surtout du froid, raconte Bao Huy, et d’une langue que je ne comprenais pas du tout, même si je parlais parfaitement le français. Il y avait aussi la classe d’accueil à l’école et la pression, très vietnamienne, de réussir. » Pendant ce temps, Jonathan — fils d’une infirmière et d’un père avec un bac en génie, aîné d’une fratrie de trois enfants — connaît une enfance typique de la classe moyenne québécoise.

Élève studieux, Bao Huy poursuit ses études collégiales d’abord avec un baccalauréat international au cégep de Jean de Brébeuf puis débutera son baccalauréat-maîtrise jumelés en physiothérapie à l’Université Mcgill. Jonathan, pour sa part, fréquente le cégep de Maisonneuve en sciences humaines et en administration. Leurs coming out surviennent à peu près à la même période, sans qu’ils ne se connaissent encore.

« Chez moi, explique Bao Huy, ce genre de chose se fait dans une acceptation silencieuse, sans confrontation ni longues discussions — et c’est encore le cas aujourd’hui. »
« Chez nous, ajoute Jonathan, ma famille a très bien accepté mon orientation. »
Jonathan obtient en 2012 un baccalauréat en administration des affaires aux HEC Montréal, avec une spécialisation en finances et en ressources humaines — un détail qui prendra toute son importance plus tard. De son côté, Bao Huy abandonne la physiothérapie, change d’orientation et débute son doctorat en pharmacie à l’Université de Montréal, d’où il sort pharmacien en 2019. Il amorce sa carrière chez Jean Coutu, d’abord comme assistant technique, puis comme pharmacien chez Familiprix à Gatineau. Jonathan, lui, travaille pendant dix ans dans une institution financière comme conseiller en développement des affaires. Il perd son premier emploi au bout de six mois, suite à une discrimination liée à son orientation sexuelle, puis en retrouve un autre dans une autre branche (plus ouverte) de cette même institution qu’il finit par quitter en 2021 pour faire avancer sa carrière et se joindre à la TD.

« C’est en 2017 que nous nous rencontrons, raconte Bao Huy. Une cliente de Jonathan, qui me connaissait aussi à l’époque où j’étudiais en pharmacie, nous a présentés. Cela fait maintenant neuf ans que nous sommes ensemble, et nous sommes également mariés. »

Le travail de Jonathan l’amène à déménager à Gatineau. Après deux années de relation à distance, Bao Huy le rejoint et travaille pendant deux ans comme pharmacien salarié. À Montréal, Bao Huy s’était engagé activement dans le militantisme LGBTQ+ en participant aux activités d’Arc-en-ciel d’Afrique comme archiviste et membre du conseil d’administration, alors que Jonathan demeurait plus discret. En 2022, à Gatineau, ils acquièrent leur première pharmacie. Officiellement, seul Bao Huy peut en être propriétaire — au Québec, seuls les pharmaciens peuvent devenir propriétaires d’une pharmacie —. Jonathan partage, quant à lui, le leadership du magasin et joue un rôle majeur dans la gestion et le développement des affaires. Dans les faits, ils forment un véritable tandem. Pour les employés comme pour la clientèle, ils sont clairement perçus comme un couple.

L’homophobie, à laquelle s’ajoute parfois un certain racisme envers Bao Huy, les a accompagnés tout au long de leur parcours, de l’université jusqu’au comptoir de la pharmacie.
« Certains clients nous ont quittés lors de l’acquisition de notre première pharmacie, racontent-ils, et quelques employés aussi. »
Sans jamais renier leur réalité, ils se sont imposés par la qualité de leur travail et l’excellence de leur service.

Aujourd’hui, ils emploient 65 personnes, sont propriétaires de deux pharmacies et s’apprêtent à en acquérir une troisième. Dans l’Outaouais, ils s’impliquent activement auprès du Bureau d’action sida ainsi que dans un organisme de soutien et de conseil pour les personnes LGBTQ+ âgées de 18 à 35 ans. Ils participent régulièrement à des activités de la communauté LGBTQ+, mais aussi à celles de la communauté élargie.

La force de ce couple réside dans sa complémentarité. Jonathan, plus extraverti et sociable, excelle dans la gestion; Bao Huy, plus réservé se distingue par son empathie et sa grande maîtrise professionnelle. Leur proximité émotionnelle, tant comme couple que comme partenaires d’affaires, de même que leur engagement dans leur milieu d’adoption à Gatineau, constituent, selon eux, l’une des clés de leur succès.
Leurs personnalités différentes créent un équilibre et une répartition naturelle des rôles.
« La communication entre nous est essentielle, concluent-ils. En amour comme en affaires. »

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